Le royaume de l'Air entre à la médiathèque

Seconde édition du Royaume de l'air de Louis de Saint-Fegor

Un exemplaire de la seconde édition du Royaume de l'air de Louis de Saint-Fegor, pseudonyme (selon la Bibliothèque nationale de France) du capitaine Léonide Sazerac de Forge, mort en 1914, et auteur de divers ouvrages sur l'aviation, vient d'entrer dans les collections patrimoniales de la Médiathèque. Ce n'est pas un document d'une très grande rareté, mais il avait toute sa place dans votre médiathèque. (SUITE...)

Pour son contenu, ce livre intéressera ceux qui auront suivi l'année Blériot. Publié pour la première fois l'année de la traversée de la Manche, l'auteur y expose dans le style de son temps une histoire de la conquête des airs, de en plus nourrie à mesure qu'il se rapproche de sa propre époque : le dernier chapitre, un ajout de la seconde édition (1910), concerne la possible utilisation de l'aviation à des fins militaires...  « En 1908, l'utilisation militaire de l'aéroplane n'apparaissait encore que comme très lointaine ; mais en 1909 et en 1910, les progrès de toutes sortes ont été tels qu'on a été tout naturellement conduit (...) à envisager la question de son emploi. » (p. 342)
L'histoire ne lui donnera pas tord.

Pour sa forme, ce document retiendra l'attention de ceux qui s'intéressent à l'histoire du livre et des idées. Sur l'éditeur, Felix Juven, on trouve peu d'informations, sinon qu'il s'est d'abord spécialisé dans la caricature et l'humour, puis à la fois dans l'édition « jeunesse » (à partir des années 1880, ce secteur en pleine croissance cesse d'être une spécialité des éditeurs catholiques), et dans le roman populaire (il introduira Sherlock Holmes en France). Il n'est donc pas très étonnant qu'il publie cet ouvrage, dont le thème à l'époque est très « porteur », et dont la forme évoque à la fois les très nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique et certains « livres de prix ». Car s'il s'agit d'un beau livre, ce n'est pas un livre de luxe.

Regardons d'abord sa couverture. On y voit représentés toute sortes d'appareils aériens, devant une gargouille dépitée dont les ailes de pierre sont bien factices... Dans le courant du XIXe siècle, les éditeurs se sont mis à produire industriellement des couvertures qu'on appelle « cartonnages d'éditeurs » parce qu'elles sont constituées entre autres de solides plats en carton, et parce que que ce sont les éditeurs qui les produisent industriellement (alors qu'auparavant, il revenait à l'acheteur d'un livre de le faire couvrir chez un relieur). Avec l'apparition de nouveaux procédés d'impression en couleur de moins en moins couteux, la couverture illustrée remplace les décorations plus limitées (gaufrages, gravure sur toile) de la période 1830-1880, et, alors que les librairies se dotent de vitrines, acquiert une fonction d'appel commerciale et publicitaire. Le graveur, un certain Lorne, a signé son oeuvre. Le tout est tenu par une toile rouge estampillée à froid sur son dos et sur le contre-plat. La tranche est dorée.

A l'intérieur, les marges sont larges – signe qu'il s'agit bien d'un beau livre – et les figures sont nombreuses. Ces figures sont insérées dans le texte, ce que permet depuis le début du XIXe siècle la technique de la gravure sur « bois de bout ». Les planches de photographie, en revanche, sont hors texte : elles ont été imprimées à part, sur un papier de meilleure qualité, et insérées ensuite dans les cahiers qui forment l'ouvrage. Si des progrès récents permettent enfin de mettre de la photo dans les livres, on maitrise encore mal la réunion sur la même page de photographies et de texte (les techniques d'impression étant différentes). Notons que les auteurs des clichés sont cités dans les légendes : cela nous parait aujourd'hui évident, mais à cette époque, c'est un signe d'une reconnaissance que les photographes ont assez récemment acquise.

Enfin, disons un mot de l'imprimeur. Le député puis sénateur bonapartiste Paul Dupont (1796-1879) fut un des plus grands imprimeurs du XIXe siècle, spécialisé dans l'impression de documents administratifs et de manuels scolaires. Son fils reprit l'affaire jusqu'à son décès en 1907. Fortes de trois sites, et de 800 employés en 1925, les imprimeries Paul Dupont demeurent très importantes dans la première moitié du XXe siècle.  Les ateliers de la taille de ceux de la société Paul Dupont intégrèrent rapidement les procédés industriels de mécanisation de la composition et de la fusion des caractères d'imprimerie. Au tournant du XXe siècle, les Linotype puis les Monotype (d'importation anglo-saxonne), qui commandent en une seule opération, à partir d'un clavier unique, la composition des lignes et la fusion des caractères d'imprimerie, augmentent les rendements, font baisser les couts, réduisent la masse salariale nécessaire, suscitent la colère des ouvriers typographes, et entrainent, dès avant la Première guerre mondiale... le recrutement de femmes ouvrières (qui acceptent les nouvelles conditions de travail). Mais c'est une autre histoire.

Sources utilisées en histoire du livre :

Elizabeth Parinet, Une histoire de l'édition à l'époque contemporaine : xixe-xxe siècle, Seuil,
Daniel Renoult, « Les nouvelles possibilités techniques : le triomphe de la mécanique », dans H;-J. Martin et R. Chartier (dir.), Histoire de l'édition française, t. IV, Le livre concurrencé, Paris, 1986, p. 36-57
Paul-Marie Grunewald, « Paul Dupont », dans Dictionnaire encyclopédique du livre, t. I, Paris, 2002, p. 836.