Café des immobiles

Récit de Jean-François Pocentek (2005)

Sur une brocante, le narrateur achète un vieux carnet et un vieux registre. L'un contient des menues notes quotidiennes, l'autre la copie de lettres adressées à une petite soeur. Les scripteurs sont différents, mais il semble qu'ils aient habité deux maisons situées face à face, de part et d'autre du canal. Qui furent-ils ? Lire la suite...

 

 

Voilà un récit du Nord, par un écriivain de l'Avesnois. Voilà un récit humain. On y croise à chaque instant quelqu'un de nouveau, dont on saura quelque chose, ou quelques choses, le temps d'une rencontre éphémère et lucide, le temps d'une sympathie. Voilà, aussi, un récit humide. L'eau ne nous y quitte pas, à l'état liquide - le canal, la pluie, la bière... - ou à l'état gazeux - la brume, les nuages, les vitres embuées...  Enfin, voilà un roman ou un poème en prose dont la langue, économe et suggestive, fait de la lecture de ce court texte - cent pages - une expérience littéraire à la portée de tous les états d'humeur, c'est-à-dire de tous.

 

Il est là, il descend la rue avec des allures de souris, ses deux petites mains devant lui, à hauteur de poitrine, se frottant l'une à l'autre. J'ai le sentiment qu'il vient de finir un bout de gruyère et qu'il va, comme une mécanique de précision, venir se frotter les joues et les moustaches.

Sa veste trop courte m'émeut, ses pantalons qui lui découvrent les chevilles m'attendrissent. C'est idiot, et pourtant, une vraie boule faite de tendresse et d'amertume, se loge, fugace, derrière la proéminence de ma gorge. Me direz-vous un jour votre secret, Monsieur Jean ? Me direz-vous pourquoi vous faites tant petite souris vivace, au milieu de tous ces boeufs qui croisent votre route ? Savez-vous que vous êtes magique. Savez-vous que votre mère était une elfe, et votre père un de ces nains immenses travaillant le feu et le fer.

Monsieur Jean s'en fout. (...)

Ca va être l'instant de gloire. Monsieur Jean me voit arriver. Ses yeux sourient. Il me laisse approcher. Avec la douceur d'un baiser de femme, d'une brume d'avril, d'un bourgeon qui éclate, il lève la main droite. Cette main, elle est pour moi. Il l'agite. Ses yeux viennent se poser sur les miens.

C'est fugitif. C'est fini. Je vous crie merci, Monsieur Jean.

(p. 49-51)

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