Retour sur expérience : "Nature en ville" - rencontre avec deux chercheurs

science cambrai

Dialogue avec Bruno De Foucault (Professeur de botanique à la Faculté de pharmacie de Lille 2, président du Conservatoire régional des sites naturels) et Roland Vidal (Professeur à l'Ecole supérieure du paysage de Versailles)

 

Des plantes dans les villes


Orge des rats
Orge des rats

L'écosystème urbain est caractérisé par un certain nombre de facteurs non écologiques ayant un impact sur la végétation :

  • le piétinement,
  • la présence de gazs d'échappement et de chauffage,
  • des substrats "durs"  (le béton des bâtiments, et surtout le goudron des enrobés),
  • une eutrophisation importante : l'élévation trophique des milieux correspond à l'apport excessif de substances nutritives (par la présence de poubelles, d'engrais, ou des fauchages trop fréquents...), qui favorise certaines espèces et donc en élimine d'autres (les orchidées poussent sur des pelouses à faible apport nutritif).
  • l'artificialisation
Plantain majeur
Plantain majeur

Bruno De Foucault nous présente un panorama des biotopes de la flore urbaine du Nord-Pas-de-Calais :

  • Les friches herbacées nitrophiles (présence de l'azote). Ex : l'orge des rats pousse au pied des immeubles, l'herbe aux chantres (dont on disait autrefois qu'elle facilitait le chant) sur les bords de route...
  • Les friches herbacées héliophiles (ensoleillement) accueillent des plantes à fleurs (et la faune qui va avec : abeilles...). L'armoise (famille de l'absinthe et du génépi) est fréquente dans nos contrées, comme le sénéçon du Cap, originaire d'Afrique du Sud, et très envahissante (bords d'autoroute).
  • Les lieux piétinés, où résistent des plantes vivaces comme le plantain majeur ou la renouée des oiseaux.
  • Les pans de mur accueillent des fougères, la rue des murailles (qui ne détériore pas le mur) ou la ruine de Rome (cymbalaire) qui envoie ses fruits dans les anfractuosités du mur, ou encore les pariétaires (rares dans le nord, sauf dans les citadelles de Vauban - pourquoi ? la question n'a pas été posée...)
  • Les sommets des murs accueillent des plantes grasses, qui s'adaptent aux milieux peu aqueux en emmagazinant beaucoup d'eau dans leurs tissus). Les mousses tardigrades, capables de reviviscence (leur dissécation est réversible).
  • Les fourrés, moins exposés à la pression humaine, accueillent une végétation arbustive : des haies naturelles ou artificielles, ou l'arbre aux papillons très présent dans nos contrées.
Ourlet végétal
Ourlet végétal

Des cas particuliers :

  • Les épiphytes : les plantes qui vivent sur d'autres plantes. La présence de lychens, qui ne sont pas des plantes mais issus de la symbiose d'une algue et d'un champignon, sont est onsidérée comme un indicateur de faible pollution athmosphérique.
  • Les ourlets : il s'agit de lisérés herbacés linéaires au pied des fourrés, dans la zone limite entre l'ombre et la lumière.
  • La végétation artificielle : les bandes fleuries des villes, les potagers... Quand l'homme introduit une espèces très exotique, le risque de pollution des espèces locales est moins fort que quand il introduit des espèces artificielles ou modifiées, proches des espèces locales.

Le Professeur De Foucault s'est ensuite livré à une description improvisée des plantes du jardin de la Maison Falleur, dont notre fameux palmier, un Chamaerops !

 

L'autosuffisance alimentaire des régions urbaines est-elle une utopie ?

 

Cambrai [source : http://vav.cvvc.free.fr/plateforme.php?google_map]
Cambrai [source : http://vav.cvvc.free.fr/plateforme.php?google_map]

Autour de la question récurrente aujourd'hui d'une éventuelle "autosuffisance alimentaire des villes" ; Roland Vidal, Professeur à l'Ecole supérieure du Paysage de Versailles, remet quelques pendules à l'heure.

 

1. Aperçu historique de la circulation des espèces agricoles

  • Quatre plantes sont associées à quatre grands bassins de civilisation : le blé (Mésopotamie), le riz (Chine), le maïs (Mexique) et la pomme de terre (Pérou). Du XVe au XVIIIe siècles, les débuts de la mondialisation provoquent une plus grande circulation de ces plantes : le blé conquiert l'Amérique du nord, le maïs conquiert le monde, la pomme de terre deviendra la plante la plus cultivée au monde, et le riz envahit l'Italie puis l'Europe méridionale. D'autres plantes prennent de l'importance : le manioc (né au nord du Brésil, qui deviendra après le XVIe siècle la plante la plus consommée en Afrique), le sorgho (originaire d'Ethiopie, aujourd'hui très cultivée en Chine), le millet (découvert en même temps que le riz en Chine, mais dont le succès sera africain), la banane plantain, le soja...
  • Toutes ces plantes, riches en sucres lents, assurent la survie de l'espèce humaine. Elles voyagent et ont toujours voyagé ! L'orange et le citron viennent de Chine...

Sur les 50 plantes les plus cultivées en France, trois viennent d'Europe, dont la noisette et la noix...

 

2. Aperçu historique de l'évolution du rapport ville/campagne

  • R. Vidal part du schéma théorique classique de Van Thünen (1826), qui distingue le noyau urbain (urbs), la zone de maraîchage (hortus, où l'on produit ce qui ne se conserve pas), le le champ de culture extensive (ager ou labour, où l'on produit ce qui se conserve), l'espace d'élevage (saltus, espace issu des défrichements du Moyen Âge) et l'espace sauvage (silva, la forêt). 
  • L'hortus est le lieu-limite : il est parfois inclu derrière les remparts, et le maître-jardinier ou maître-maraîcher qui en est responsable est un citadin (contrairement  à l'agriculteur, qui est considéré comme un rural).
  • Modification du rapport ville/campagne au XIXe siècle avec l'étalement urbain : disparition de l'hortus [à Cambrai, le quartier Saint-Roch], et évolution de l' "espace sauvage" qui devient "espace naturel". La forme des villes est aussi plus chaotique : il est difficile de tracer le plan de l'interface ville/campagne.
  • Augmentation des rendements agricoles à partir du XVIIIe siècle (ex : Jethro Tull invente le semoir en 1704 : rendements du blé x 8 ; autre exemple : la Bretagne devient une terre fertile avec la potasse des scories industrielles d'Alsace) + le chemin de fer au XIXe siècle = il devient rentable de commercialiser les productions agricoles à grande échelle.

 

3. Agriculture urbaine ?

 

Le concept est à la mode. Il faut cependant bien distinguer les phénomènes sociaux tels que l'investissement de petits jardins urbains et partagés par les classes moyennes (rôle pédagogique, social, de loisirs, environnemental...) et l' "agriculture urbaine" telle que la définit le CIRAD (le pendant de l'INRA pour les pays en voie de développement) : une agriculture qui envahit les interstices de l'espace urbain (ex : bidonvilles) à des fins d'autoconsommation. Dans le premier cas, R. Vidal préconise de parler de "jardinage urbain".

 

4. Le bio pollue-t-il ?

  • Certes, l'exportation réciproque de riz entre l'Inde (riz de luxe, produit à faible coût mais vendu cher) et les Etats-Unis (riz de mauvaise qualité) est choquante ("transférer des dollars en Inde permettrait d'éviter des transports inutiles).
  • Mais R. Vidal exprime des réserves vis-à-vis des circuits courts. Dans les émissions carbone générées par l'économie agricole, le transport représente 20% et la production 80%. Il est moins polluant de faire venir à Paris des tomates qui ont poussé au sud de la Loire que de les faire pousser en région parisienne. A charge égale, une voiture individuelle pollue plus que l'avion, et immensément plus qu'un cargo, et une camionnette pollue dix fois plus qu'un poids lourd. Alors le citadin qui se rend chez le producteur à 15km de son domicile (30km A/R, dont la moitié du trajet avec charge vide) pollue-t-il moins que la grande chaîne de distribution ?
  • Une étude de l'INRA (cf Schlich, 2006, notamment l'introduction qui donne le contexte d'une polémique scientifique) a montré qu'il est trois fois moins polluant de consommer en France de l'agneau produit en Nouvelle-Zélande que de le produire et de le consommer en France.
  • L'important n'est donc pas de produire proche, mais de vendre proche (commerce de proximité).
  • Le véritable levier d'un développement durable de l'agriculture ne peut être qu'un modèle économique - ce qui exclue une production "bio" qui représente nécessairement un surcoût - et doit viser à une optimisation du rapport entre les conditions climatiques et de sol et le choix des espèces cultivées.

 

Pour approfondir le sujet :

Roland Vidal et André Fleury, "L'autosuffisance alimentaire des villes, une vaine utopie ?", La Vie des Idées, 3 juin 2010. Réponse de François Jarrigue, "Amalgammes sur les AMAP", La Vie des Idées, 5 juillet 2010.

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