Retour d'expérience : Naissance de la Belgique ? Les écrivains du Nord contre le royaume de France au 15e et 16e siècle

Estelle doudet (Maître de conférences-Université de Lille 3)

Doudet Cambrai Bourgogne histoire

"Être du nord", voilà une expression du centralisme parisien. N'est-on pas toujours au nord de quelque chose et au sud de quelque part ? La "Belgique", cet espace dont certains disent depuis des siècles qu'il est une fiction, est au nord de la France du nord, et au sud des Pays-Bas. Cet espace, a-t-il une littérature ? Au XIXe siècle, les écrivains belges, qu'ils soient francophones ou néerlandophones, se réfèrent au mythique "Cercle de Bourgogne", soit une Belgique allant d'Utrecht à Cambrai, comme espace et moment fondateur de leur identité. C'est la Belgique rêvée des écrivains qui, comme Charles de Coster, tentent de donner à la Belgique une littérature. Et quand, en 1867, l'auteur publie l'Ulenspiegel, la grande oeuvre littéraire belge, il recrée une langue de toutes pièces, à partir du moyen français, celle qu'utilisaient à la Renaissance les écrivains qui résidaient à Valenciennes.

 

 

C'est sur ces derniers que porte le sympathique et convivial exposé d'Estelle Doudet. Trois écrivains occupèrent successivement le poste d'écrivain officiel du Duché de Bourgogne, dont le centre culturel s'était déplacé, au XVe siècle, en "Belgique", et notamment à Valenciennes  : Georges Chastelain (1454-1475), Jean Molinet (1476-1507) et Jean Lemaire de Belges (1507-1513). Outre leur prestigieux titre, ces trois auteurs ont en commun d'appartenir à ce que les critiques littéraires de notre temps appellent le groupe des Grands rhétoriqueurs.

 

L'acte de nomination de Georges Chastelain définit en même temps sa mission : il s'agira de concurrencer la culture francophone du royaume de France sur un terrain bien particulier, celui de l'écriture de l'histoire. Il s'agit en réalité de concurrencer un édifice pluri-séculaire, les Grandes chroniques de France. Celles-ci, rédigées depuis au moins trois siècles, écrivent l'histoire et la gloire du royaume de Paris.

 

La tâche est délicate, pour Chastealin, qui ne veut pas fâcher son éventuel lectorat parisien. Il s'en sort alors par une pirouette : "je suis loyal français à mon prince", dit-il, en affichant une double loyauté, à la culture française et à la politique bourguignonne. "Doncques, qui Anglois ne suis, mais Franchois, qui Espagnol ne Italien suis, mais Franchois, de deux princes, l'uns roy, l'autre duc..."

Les successeurs de Chastealin seront plus offensifs. Jean Molinet, notamment, est un grand querelleur. L'inventeur du surnom de Louis XI, devenu pour des siècles l"universelle araigne", utilise la poésie comme une arme de propagande - par crieurs publics interposés - contre les écrivains français. C'est notamment la bataille du "Leo belgicus".

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