Les parlers du Cambrésis

Texte de la conférence de Gérard Leducq, revu et abrégé par la MAC

L’allemand Charles Gossen, dans sa Petite grammaire de l’ancien picard (1951), propose une sectorisation géographique du picard. Celle-ci est réalisée à partir de textes écrits (littéraires et administratifs), datant du Moyen Âge. Gossen indique une convergence de phénomènes opposant l'ouest et l'est d'une (très approximative) diagonale allant de Noyon à la Mer du Nord. Au sein de la partie orientale, rien de significatif ne particularise Cambrai et le Cambrésis, envisagés d'ailleurs souvent comme le diocèse de Cambrai. Pour Gossen, il n’y a pas de particularisme cambrésien.

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L’allemand Charles Gossen, dans sa Petite grammaire de l’ancien picard (1951), propose une sectorisation géographique du picard. Celle-ci est réalisée à partir de textes écrits (littéraires et administratifs), datant du Moyen Âge. Gossen indique une convergence de phénomènes opposant l'ouest et l'est d'une (très approximative) diagonale allant de Noyon à la Mer du Nord. Au sein de la partie orientale, rien de significatif ne particularise Cambrai et le Cambrésis, envisagés d'ailleurs souvent comme le diocèse de Cambrai. Pour Gossen, il n’y a pas de particularisme cambrésien.

 

C'est aussi sur des textes écrits que s'appuie le philologue français Louis-Ferdinand Flutre (1970), dans sa grammaire du moyen picard, c’est-à-dire du picard pratiqué aux XVIe et XVIIe siècle. En ce qui concerne deux textes, l’Enjollement de Coula et Miquelle et le Discours du curé de Bersy,  le recoupement des ressemblances ou des différences avec soit l’une, soit l’autre des régions voisines les fait définir comme cambrésiens.

 

Mais ces études restent géographiquement vagues : qu’est-ce qui est Cambrésien, qu’estce qui ne l’est pas ? A l’intérieur du Cambrésis, quelles variations ? Il faut recourrir aux enquêtes sur le parler (et non sur les écrits) pour répondre à ces questions. La grande enquête de référence est celle de l’Atlas linguistique de la France (ALF), de Gilliéron et Edmont, dont les tomes furent publiés entre 1902 et 1910. Un questionnaire fut mené dans environ 1000 lieux du domaine français. Les questions avaient été retenues surtout pour leur intérêt phonétique. Chaque question a donné lieu, dans un atlas,  à une carte de report des réponses, notées en alphabet phonétique chacune à l’emplacement du lieu où on l'a entendue. L'interprétation des cartes permet de délimiter les dialectes, et donne des enseignements sur certaines évolutions linguistiques. Cependant ces seuls 1000 points d'enquête offrent un maillage très insuffisant du territoire : il n'y a que trois points qui concernent le Cambrésis : Maurois, vraiment cambrésien, Lieu Saint-Amand et Vélu, toutes deux limitrophes.

Une question restée longtemps sans réponse

C'est aussi sur des textes écrits que s'appuie le philologue français Louis-Ferdinand Flutre (1970), dans sa grammaire du moyen picard, c’est-à-dire du picard pratiqué aux XVIe et XVIIe siècle. En ce qui concerne deux textes, l’Enjollement de Coula et Miquelle et le Discours du curé de Bersy, le recoupement des ressemblances ou des différences avec soit l’une, soit l’autre des régions voisines les fait définir comme cambrésiens.

 

Mais ces études restent géographiquement vagues : qu’est-ce qui est Cambrésien, qu’estce qui ne l’est pas ? A l’intérieur du Cambrésis, quelles variations ? Il faut recourrir aux enquêtes sur le parler (et non sur les écrits) pour répondre à ces questions. La grande enquête de référence est celle de l’Atlas linguistique de la France (ALF), de Gilliéron et Edmont, dont les tomes furent publiés entre 1902 et 1910. Un questionnaire fut mené dans environ 1000 lieux du domaine français. Les questions avaient été retenues surtout pour leur intérêt phonétique. Chaque question a donné lieu, dans un atlas, à une carte de report des réponses, notées en alphabet phonétique chacune à l’emplacement du lieu où on l'a entendue. L'interprétation des cartes permet de délimiter les dialectes, et donne des enseignements sur certaines évolutions linguistiques. Cependant ces seuls 1000 points d'enquête offrent un maillage très insuffisant du territoire : il n'y a que trois points qui concernent le Cambrésis : Maurois, vraiment cambrésien, Lieu Saint-Amand et Vélu, toutes deux limitrophes.

 

Un atlas linguistique régional fut entrepris après la guerre 39-45. On y trouve 12 localités cambrésiennes ou très proches: Fressain, Iwuy, Romeries, Avesnes-les-Aubert, Esnes, Maurois, Mennevret, Beaurevoir, Le Ronssoy, Gouzeaucourt, Hermies, Bourlon.

 

L'enquête de Gérard Leducq

Carte du son final du mot chandeleur (jaune : formes en -é (kandlé, kindlé) ; vert : formes en -eu (keuleu, kindleu, chandleu... ). La courbe reporte le résultat d'une carte consacrée au même mot pour le son initial (k au nord, ch au sud du trait)
Carte du son final du mot chandeleur (jaune : formes en -é (kandlé, kindlé) ; vert : formes en -eu (keuleu, kindleu, chandleu... ). La courbe reporte le résultat d'une carte consacrée au même mot pour le son initial (k au nord, ch au sud du trait)

C'était encore peu. D'où le désir de mener une enquête dans le plus possible de villages et de consigner dans un petit atlas, avant leur disparition, des traits de parler qui leur étaient propres. Ce travail, réalisé par Gérard Leducq, porte sur 59 localités de l'arrondissement plus quelques unes de l'Artois et de l'Aisne qui ont pu être rattachées au Cambrésis autrefois. Quelques proches localités extérieures offrent des repères pour les délimitations sectorielles de traits de parler. Au total 72 localités figurent sur la carte.

 

L'urgence concernait les particularités phonétiques locales, qui différenciaient autrefois les villages même voisins, mais qui sont en voie de disparition. Les questions de l'enquête ont donc été choisies majoritairement pour leur intérêt phonétique (la manière de pronconcer un son), mais un quart quand même l'ont été pour des raisons d'abord lexicales (les mots eux-même).

200 cartes de report, une par question d'enquête sont proposées sur le modèle de l'ALF. C'est à dire en recopiant en alphabet phonétique, à l’emplacement de chaque lieu enquêté, sa réponse qu'on y a entendue.

L'enquête a aussi permis de recueillir ici ou là des expressions, quelquefois des anecdotes, qui sont reportées à la suite de ces cartes.

Cependant L’enquête sur Le parler du Cambrésis n'a pas qu'un objectif de conservation. L'ouvrage veut délimiter des secteurs linguistiques soit en définissant un Cambrésis linguistique par rapport à des régions voisines, soit en le subdivisant.

 

Remarques sur la phonétique

Frontières entre les sons ch et s, selon plusieurs mots
Frontières entre les sons ch et s, selon plusieurs mots

Le système phonétique dans le Cambrésis offre quelques particularités. L'une des principales est la prononciation de la voyelle in. Elle pose des problèmes de transcription phonétique. Dans sa monographie sur Awoingt, M. Sorriaux choisir de l'écrire ûn en précisant qu'il faut prononcer «en ouvrant un peu plus la bouche et en avançant légèrement la mâchoire inférieure» ; un patoisant de Saint-Hilaire écrit lapâ = lapin ; à Avesnes-les-Aubert, M. Guidez trouve que pour le mot «blanc» , on entend «blar», «si toutefois le R au lieu d'être sonore comme il se présente en français, était, par l'adjonction d'un H et d'un X, sourd et bref comme il se présente en patois.»; il choisit donc la graphie AHRX («blahrx» = blanc). L'universitaire François Lefebvre, pour le parler de Rieux, crée une graphie : ê, et il étudie en détail ce son spécifique.

 

L'évolution linguistique offre dans notre secteur un certain nombre de résultats notables. Par exemple, pour les consonnes, la question du ch picard (dans des mots comme cendre, cerise) intéresse particulièrement le Cambrésis car la frontière avec le « s » français et wallon le traverse. C’est une frontière qui fluctue selon les mots et qui, en l’absence d’enquête dans beaucoup de lieux, était très approximativement connue.

 

Carte du mot blanc :  en rose le résultat "an" sinon "in" et ses variantes
Carte du mot blanc : en rose le résultat "an" sinon "in" et ses variantes

Autre exemple concernant cette fois une voyelle : la carte des aires respectives de « an » ou « in » dans des mots comme kan ou kin = « champ », branke ou brinke = « branche » ; les formes cambrésiennes en « in » offrent le même résultat que dans des mots comme trinte = « trente » où la voyelle a une origine différente. Le français aussi présente un même résultat « an » dans champ ou trente. Mais le picard en général a deux évolutions séparées : il dit branque (l’origine est « a ») mais trinte (l’origine est « é »).

 

Dans certains secteurs s'additionnent plusieurs phénomènes phonétiques particuliers. Ce type de cumuls suggère les contours possibles d'un Cambrésis linguistique : ainsi plusieurs indices ne le font pas aller vers l'est au-delà de la Selle ; d'autres indiquent qu'il ne va plus vers le sud jusqu'à la limite départementale ; d'autres montrent une opposition entre l'est et l'ouest cambrésiens (avec parmi les différences principales le son eu d'un côté ou de l'autre le son o et ses variantes éo éow etc. à la fin des mots qui sont en français en -eau) ; d'autres enfin définissent des secteurs restreints de forte particularité linguistique, comme l'est moyen de Cambrai.

 

Remarques sur la morphologie

Carte du mot chiendent. Rouge = type kyinpwal , vert = type keule, kaule, keure, kwéole etc. ; marron = type dint d' kyin ; ailleurs chiendint ou chiendent
Carte du mot chiendent. Rouge = type kyinpwal , vert = type keule, kaule, keure, kwéole etc. ; marron = type dint d' kyin ; ailleurs chiendint ou chiendent

La synthèse des cartes aborde aussi quelques aspects morphologiques. Par exemple le Cambrésis est divisé entre l’ouest qui a l’article défini picard ch : : environ les 2/3 ouest disent « au mitin d’chés kins », « i ouvèr éch l’ui », comme en Artois, alors qu’à l’est on dit « au mitin dés kins » « i ouvèr él ui ». De façon approchante, on peut voir la ligne de séparation dans la verticale de Bévillers.

Enfin la synthèse porte sur le lexique. Certains mots picards caractéristiques ou d'autres en voie de disparition n'apparaissent que par secteurs. Certains ont des aires de présence en contact soit avec l'une soit avec l'autre des régions voisines. Là encore des indices aident à définir un éventuel Cambrésis linguistique ou à le subdiviser. Ainsi plusieurs aires de présence de mots rares (comme celle du mot chieu = cave dans l'est moyen cambrésien) s'observent dans l'est moyen de Cambrai, confortant les enseignements des synthèses des phénomènes phonétiques.

 

Par ailleurs une statistique faite sur la résistance de 26 termes anciens semble indiquer aussi qu'elle est plus grande dans l'est cambrésien.

 

Bilan

Les enseignements des synthèses sur le lexique ou sur les phénomènes phonétiques se rejoignent sur les points suivants :

- opposition entre l’est et l’ouest cambrésiens

- récurrence de limites orientales vers la Selle

- secteur particulier et très conservateur à l’est moyen de Cambrai

- marginalité de l’angle sud-ouest.

- travail de sape du français dans la bande méridionale de la carte, et à un degré moindre à l’ouest.

- certaines continuités vers l’ouest presque jusqu’aux portes de Bapaume

Les frontières du Cambrésis historique n'étaient pas éloignées de cette vision.

 

La conférence de M. Leducq a eu lieu le 20/01/2011. Nous le remercions vivement pour sa disponibilité, et pour nous avoir autorisé à publier quelques extraits de son travail.

 

Pour aller plus loin :

Gérard Leducq, Le parler du Cambrésis, Cambrai, 2007

Consultable sur place au Service d'histoire locale de la Médiathèque d'agglomération de Cambrai

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