Histoires d'un jardin

D'après l'exposition et la publication du service Ville d'Art et d'Histoire

perspective sur le jardin aux fleurs
perspective sur le jardin aux fleurs

 

D'octobre à décembre 2011 s'est tenue à la Maison Falleur l'exposition "Histoires d'un jardin". Elle a été l'occasion de mieux connaître le jardin public, lieu incontournable du patrimoine de la ville.

La brochure "Laissez-vous conter le jardin public" est une invitation à la promenade dans les différents espaces du jardin, grâce à trois courts circuits pédestres. Réalisée par le service "Ville d'art et d'histoire", elle sera disponible gratuitement début juin à la médiathèque, à la mairie et à l'office de tourisme.

Introduction

Plan de Barillet-Deschamps 1863, Archives Départementales du Nord
Plan de Barillet-Deschamps 1863, Archives Départementales du Nord

Le jardin public de Cambrai, couvrant près de 20 hectares en centre-ville, est constitué de trois entités : le jardin Batiste, le jardin Monstrelet et le jardin des Grottes. Son aménagement s'étend sur une cinquantaine d'années, de 1860 à 1910, et témoigne des préoccupations hygiénistes qui se diffusent sous le Second Empire, quand les villes se développent et s'industrialisent. L'histoire du jardin s'inscrit aussi dans une période de grandes transformations urbaines, notamment liées au démantèlement des fortifications cambrésiennes dans les années 1890. Enfin, ce jardin est l’œuvre du plus célèbre architecte paysagiste du XIXe siècle, Jean-Pierre Barillet-Deschamps.

Promenade dans la ville fortifiée

Cambrai en 1850 Médiathèque Classée d'Agglomération
Cambrai en 1850 Médiathèque Classée d'Agglomération

 A l'aube des années 1860, Cambrai est une ville enserrée dans ses fortifications. A la muraille médiévale, flanquée régulièrement de tours et de portes s’ajoutent, dès le XVIéme siècle, des ouvrages avancés (bastions, demi-lunes…) qui isolent la ville de sa campagne. Au nord-est de la ville, sur son point culminant, s’élève la citadelle construite au XVIème siècle par Charles Quint. Entre les ouvrages avancés de la citadelle et les premières habitations urbaines s’étend un terrain à découvert, l’esplanade et son glacis.

 

Les remparts plantés d’arbres et les pelouses de l’esplanade constituent, en dehors des temps de conflits, les premiers lieux de promenade pour les Cambrésiens. Depuis 1818, la municipalité assure l’entretien de cette promenade, l’élagage et le renouvellement des plantations, sous réserve de ne pas nuire aux objectifs premiers des sites : la protection militaire de la cité.

Le contexte national : Second Empire et hygiènisme

Parc des Buttes Chaumont Extrait du livre Histoire des jardins de la Renaissance à nos jours, Edition Flammarion, 1991.
Parc des Buttes Chaumont Extrait du livre Histoire des jardins de la Renaissance à nos jours, Edition Flammarion, 1991.

Entre 1852 et 1870, à Paris, les « Grands Travaux » transforment la capitale sous la direction de Napoléon III et du baron Haussmann. Ses boulevards et parcs les plus emblématiques, de l’avenue des Champs-Elysées aux Buttes-Chaumont, prennent leur forme actuelle à cette époque. Ces nouveaux espaces verts ont pour objectifs principaux d’aérer les quartiers trop peuplés et d’enrayer ainsi les épidémies de choléra et de typhus. Selon les théories de l’époque, la verdure, l’air et l’espace permettent une meilleure hygiène dans les villes encombrées et polluées par le développement des usines.

 

Dans les années 1850, tout comme à Paris, la municipalité cambrésienne s’inquiète des nuisances dues au développement industriel. Les infrastructures urbaines évoluent, avec les mêmes objectifs d'embellissement, d'assainissement et de bien-être. La Ville réalise de grands travaux afin de pourvoir en eau potable les différents quartiers de la ville, le réseau d’égouts est prévu, l’équipement pour l’éclairage urbain, au gaz puis électrique, est programmé. Afin de faire entrer la nature dans la ville, la population n’ayant guère la possibilité de voyager pour s’aérer, la municipalité cambrésienne demande l’autorisation à l’État d’aménager l’esplanade de la citadelle en jardin public, seul espace disponible dans la ville.

Création et aménagement du jardin public

Carte postale : le jardin public vers 1900. Fonds René Faille, Médiathèque Classée d'Agglomération
Carte postale : le jardin public vers 1900. Fonds René Faille, Médiathèque Classée d'Agglomération

  

Le 10 décembre 1860, un décision ministérielle entérine la demande de la ville de transformer une partie de l'esplanade de la citadelle en jardin public. Après indemnisation des fermiers locataires bailleurs de cet espace, la municipalité confie la réalisation des plans à l’architecte voyer E. Évrard. Le préfet reproche à l’architecte de ne pas tirer partie de l’agrément du terrain et des plantations existantes et refuse le projet. Il demande que le jardin soit confié à un architecte paysagiste parisien renommé, Jean-Pierre Barillet-Deschamps. Celui-ci conçoit un plan d’ensemble s’articulant de part et d’autre de l’allée de la citadelle, avec d’un côté un jardin d’agrément fermé, le jardin aux fleurs et de l’autre, un jardin à l’anglaise où sera placé le kiosque à musique. La promenade initiale longeant le glacis est gardée. Appelée la Grande Allée, elle unie les deux jardins. Elle deviendra le lieu de rencontre de la bourgeoisie cambrésienne. Les travaux dirigés par Évrard débutent en 1862 par le jardin aux fleurs et s’achèvent en 1867 par la construction du kiosque à musique réalisé par l’architecte André De Baralle.

Vingt ans plus tard, le démantèlement des fortifications libère la ville de ses murailles séculières et donne un second souffle à l'aménagement du jardin public. Entre 1898 et 1910, l’architecte communal Eugène Verdez s'occupe des terrains libérés de l'ancienne esplanade militaire. Les jeux publics sont transférés en 1898 dans le prolongement de la rue des Pochonnets, à leur emplacement actuel. Le jardin aux fleurs est agrandi et s'ouvre sur les nouveaux boulevards créés à l’emplacement des anciens remparts. A partir de 1905, E. Verdez termine l'aménagement du jardin public par la création du jardin des Grottes qui permet de faire la jonction entre le centre ville et les faubourgs Saint-Druon et Saint-Ladres.

L'architecte paysagiste Jean-Pierre Barillet Deschamps

Portait de l'architecte-paysagiste (1824-1873) Archives privées de la famille Barillet, extrait du livre L'art des jardins sous le Second Empire, Luisa Limido, Editions Champ Vallon, 2002.
Portait de l'architecte-paysagiste (1824-1873) Archives privées de la famille Barillet, extrait du livre L'art des jardins sous le Second Empire, Luisa Limido, Editions Champ Vallon, 2002.

Jean-Pierre Barillet est né en 1824 à Saint-Antoine-du-Rocher près de Tours. Adolescent, il travaille comme moniteur de jardinage à la Colonie pénitentiaire de Mettray. Après un séjour d’études d’horticulture à Paris, il devient jardinier en chef de la Colonie. Cela lui permet d’expérimenter de nouvelles méthodes d’exploitation agricole qui remportent de nombreuses récompenses. En 1847, il épouse Marie Deschamps, s’installe à Bordeaux et reprend l’établissement horticole de sa belle famille.

Le pépiniériste se distingue en parvenant à acclimater de nouvelles plantes exotiques alors cultivées en serre chaude, comme le bambou. Il réduit également le prix de ces espèces rares grâce à un nouveau système de multiplication des plantes et dispense de nombreux conseils dans l’élaboration des massifs. Sa rencontre avec le préfet de Gironde, le baron Haussmann et son ingénieur en chef, Alphand, bouleverse sa carrière.

En effet, lorsque Haussmann devient préfet de la Seine et qu’Alphand prend la direction du Service des Promenades et Plantations de la Ville de Paris, Barillet-Deschamps est nommé jardinier en chef de la ville. Entre 1855 et 1869, il contribue à la plupart des réalisations paysagères parisiennes : bois de Boulogne et de Vincennes, Champs de Mars, parc Monceau.... C'est à cette époque que la municipalité cambrésienne fait appel à lui pour la création du jardin public, il aurait également réalisé au même moment le square Fénelon et son célèbre jet d'eau.

Peu à peu sa réputation franchit les frontières. Il crée le parc Laeken à Bruxelles et le parc du Prater à Vienne, puis travaille en Egypte pour les fêtes d’inauguration du canal de Suez. Barillet-Deschamps intervient aussi en Turquie où il contracte une maladie pulmonaire, cause de sa mort prématurée en 1873.

Un monument en l’honneur du défunt est élevé deux ans plus tard au cimetière du Père Lachaise. Alphand ne fera aucune allusion à Barillet-Deschamps dans son œuvre Les Promenades de Paris. La chute du Second Empire achèvera l’oubli du nom et de l’œuvre de Barillet-Deschamps.

Barillet-Deschamps est un des rares artistes qui ait conquis, en dessinant et plantant des jardins, une réputation approchant de la célébrité de Le Nôtre. Il n’a laissé derrière lui aucun écrit sur ses créations. Son œuvre est redécouverte aujourd’hui grâce au patrimoine paysager exceptionnel de ses parcs et jardins.