Histoire des industries agroalimentaires (IAA) dans le Nord-Pas-de-Calais et dans le Cambrésis

Texte de la conférence de Marie-Christine Allart, revu et abrégé par la MAC

Avec l'Ile-de-France, la Bretagne et les Pays de la Loire, le NPDC se situe dans le peloton de tête des régions agricoles françaises, et cela dans tous les critères : chiffre d’affaires, exportations, nombre d’entreprises, effectif salarial, valeur ajoutée et investissements. Déjà au XIXe siècle, la région était réputée pour ses marchés, sa production agricole et ses manufactures agricoles. La puissance agricole actuelle de la région repose en grande partie sur les investissements réalisés à cette époque. Pourtant, le Nord-Pas-de-Calais contemporain conserve l'image d'une région minière, sidérurgique, textile. L'agriculture et la très ancienne industrie agro-alimentaire régionales ont été occultées par les autres secteurs industriels. Peut-être cela peut-il s'expliquer par l'absence des très grandes marques ou des très grands produits dans la productio régionale ? Les performances de l’agroalimentaire régional manquent de lisibilité.

Quelques repères historiques

L’impulsion a été donnée à la période révolutionnaire, par la libéralisation de la production et du commerce, qui a favorisé un développement plus libre des IAA. Par ailleurs, le contexte de la guerre napoléonienne, avec le célèbre blocus maritime imposé par les Anglais, a commandé le développement de productions nouvelles sur le marché national (c'est une des origines de la production sucrière). 1/ Jusqu'à cette époque, la transformation des produits agricoles est encore artisanale, disséminée à la fois dans les campagnes et dans les villes. Les moulins, les brasseries, les sucreries sont construits aussi bien en ville qu'au village. Les matières premières comme les produits finis sont acheminés en charrette dans un rayon limité.

2/ Le XIX° siècle est un temps d’innovation. Progressivement, les IAA deviennent des activités plutôt rurales, qui se spécialisent, se concentrent, suscitent des progrès techniques et bénéficient des progrès du transport (chemins de fer). 3/ La Première Guerre mondiale donne un coup d’arrêt : effondrement du marché, réquisitions de cuivre, destructions... Au lendemain du conflit, certains choisissent de ne pas reconstruire, et de céder les dommages de guerre. Les IAA accentuent alors leur regroupement, et se rapprochent notamment des zones de production des matières premières, ou près des marchés de consommation. 4/ A la fin du XXe siècle, avec la crise des trois piliers de l’activité régionale (charbon, fer, textile), on redécouvre les IAA. Des grands pôles de l’agro-alimentaire s’organisent autour de Lille, d'Arras/Cambrai et du bassin minier.

Les grands pôles agroalimentaires de l'histoire régionale

L’industrie alimentaire de la région lilloise s'est développée avec l'accroissement de la population urbaine au XIXe siècle. C'est donc l'apparition d'un marché de consommation qui a suscité ce développement, caractérisé par une grande diversité : minoteries, sucreries, distilleries, traitement du maïs, des graines oléagineuses, brasseries, salaisons, conserves, biscuiteries, chocolateries, confiseries... La métropole bénéficie ensuite du poids des géants que sont Bonduelle, Lesaffre, Heineken. Cependant, la métropole cible aujourd’hui ses pôles d'excellence sur d'autres secteurs : tertiaire, santé, haute technologie.

 

L'Arrageois, au contraire, renoue avec son passé agro-alimentaire. Au début du XIXe siècle, Arras se présente comme une ville manufacturière avec ses brasseries, huileries, raffineries de sel et fabriques de pain d’épices auxquelles viendront ensuite s’adjoindre les sucreries. Les négociants qui dominent la vie politique et économique s’intéressent peu à l’industrie non agroalimentaire - un secteur qui restera lucratif jusque dans les années 1880. C'est ensuite le temps d'un déclin. Un siècle plus tard, vers 1980, l’Arrageois se tourne de nouveau vers l’agroalimentaire. Le territoire élabore un projet économique et affirme sa volonté de promouvoir les IAA avec l’aménagement du parc d’activité Artoipôle, qui propose un tarif incitatif pour les IAA. L’Arrageois offre ainsi une plate-forme logistique en froid (FM Logistics) et un laboratoire de recherches et de développement spécialisé (ADRIANOR). Sise à Tilloy-lès-Mofflaines depuis 1991, l'Association pour le Développement de la Recherche appliquée aux Industries Agroalimentaires des régions du Nord est une structure spécialisée dans les essais et les analyses, favorisant le passage du stade artisanal au stade industriel. Elle travaille avec diverses entreprises comme Valfray, La Prospérité Fermière, Dessaint, la SIO, Vigala, Gheerbrant, Cocorette. L’Américain Häagen Dazs, attiré par la qualité du lait de l'Arrageois, vient s’installer à Tilloy-les-Mofflaines en 1992 - les zones d’Artoipôle 1 et Artoipôle 2 sont alors saturées, avec Croustifrance (fabrication de pain surgelé précuit), Fraisnor (pâtes fraîches alimentaires), Soup’idéale (soupe fraîche), Nord’pom (négoce de pommes de terre), Desmazières (plants de pommes de terre), Artois champignons (champignons de Paris). La filière agroalimentaire repose désormais sur une soixantaine d’entreprises à caractère industriel de première ou deuxième transformation employant environ 2 500 salariés.

Le littoral, et tout particulièrement Boulogne, centre de production des produits de la mer, accueille l’agroalimentaire portuaire. Cette vocation date de l’ouverture du chemin de fer d’Amiens à Boulogne en 1848. Vers 1880, il existe environ une cinquantaine d’établissements de salaison fournissant 4 000 emplois pour hommes ou femmes. Puis, à côté de l’activité traditionnelle des harengs saurs et des maquereaux, les entreprises de conserverie se sont modernisées. Dans les années 1980, trente entreprises boulonnaises occupant 700 personnes traitent 250 000 tonnes de poissons sur une zone industrielle spécifique, Capecure. La conserverie, qui emploie environ 500 personnes, a également étendu et diversifié sa gamme de produits avec des créations adaptées aux goûts des consommateurs : filets doux de hareng, truite ou saumon fumé... La semi-conserve s’est développée avec les plats cuisinés, les IAA du Littoral proposent des mets plus élaborés, tels que le beurre aromatisé, les salades de coquillages... Boulogne est aussi le premier pôle français dans la surgélation - ses leaders sont tous présents à Boulogne : Findus, Gelimer, Pompon Rouge, Pêche et Froid, Delpierre.... Boulogne est considérée comme le premier centre européen de transformation des produits de la mer. Mais cette industrie de transformation est aussi obligée d’importer, car 70% des prises sont prélevées par les mareyeurs pour le commerce du frais.

L'économie agro-alimentaire des autres zones rurales est diversifiée : le Ternois, voué à l’élevage, a accueilli des entreprises de transformation de la viande et des industries laitières (l’agriculture et l’agroalimentaire y occupent la première place, avec l’abattoir Defial, la charcuterie Herta, les produits laitiers Ingredia à Saint-Pol...). Le Montreuillois a développé les produits du terroir (le perlé de groseille par exemple) de production semi-artisanale. Dans l’Audomarois, seule l’usine de Renescure du groupe Bonduelle draine la production des agriculteurs.

Le Cambrésis a accueilli plusieurs types d’industries qui ont compté dans le développement régional : les moulins et brasseries qu'on trouve en tout lieu, mais aussi des moulins à huile (tordoirs), des chicorateries, des sucreries et des confiseries.

L'économie agro-alimentaire des autres zones rurales est diversifiée : leTernois, voué à l’élevage,a accueilli des entreprises de transformation de la viande et des industries laitières (l’agriculture et l’agroalimentaire y occupent la première place, avec l’abattoir Defial, la charcuterie Herta, les produits laitiers Ingredia à Saint-Pol...). Le Montreuillois a développé les produits du terroir (le perlé de groseille par exemple) de production semi-artisanale. Dans l’Audomarois, seule l’usine de Renescure du groupe Bonduelle draine la production des agriculteurs.

 

 

Le Cambrésis a accueilli plusieurs types d’industries qui ont compté dans le développement régional : les moulins et brasseries qu'on trouve en tout lieu, mais aussi des moulins à huile (tordoirs), des chicorateries, des sucreries et des confiseries.

La meunerie dans le Cambrésis et le rôle des huiles

Moulin à farine de Noyelles
Moulin à farine de Noyelles

C'est l'activité la plus ancienne. Sous l’Ancien Régime, le meunier devait payer une rétribution au domaine de la Couronne (Etat) et un droit de vent au seigneur (local). Si les moulins à vent sont les plus nombreux, les vallées de l'Escaut accueillent quelques moulins à eau. Il s'agit en majorité de moulins à blé. A la fin de l'Ancien Régime, l’arrondissement de Cambrai compte 201 moulins (208 dans celui de Douai, et 259 dans celui d'Arras). Leur implantation pose des problèmes spécifiques : à partir de la Révolution, les moulins à vent doivent être construits à plus de 70 mètres de distance des chemins publics afin que l’ombre projetée des ailes n’effraie pas les chevaux. Quant aux moulins à eau, la réglementation les concernant est extrêmement précise et complexe en raison des inondations qu’ils peuvent provoquer. Au XVIIIe et au XIXe siècles, ils faisaient d'ailleurs l’objet de nombreuses plaintes de la part des agriculteurs, les retenues d’eau occasionnant des inondations. La loi de police des eaux du 28 septembre 1791 fait passer tous les cours d’eau sous juridiction administrative : sous couvert du Préfet, les ingénieurs des Ponts et Chaussées doivent désormais donner un avis sur l’implantation d’une nouvelle usine ou d'un moulin. La réglementation se renforce progressivement.

Ces moulins ne sont pas tous des moulins à farine. La commune de Thun abrite de nombreux moulins, sur la rive gauche de l’Escaut. En 1849, il y a 2 moulins à eau à farine, et un moulin à huile apparu pendant la Révolution (en temps de guerre, ces moulins présentent un intérêt stratégique pour les autorités soucieuses de ravitailler les soldats). Par la suite, un second moulin à huile puis deux autres moulins à farine (à vent) s’installent. Le moulin Bajeux est crée en 1892 – à partir de 1932, il sert à la fabrication des pâtes Lumar qui devinrent ensuite les pâtes Crépin (production arrêtée en 1950). La commune de Thun a même accueilli un moulin à moutarde : le 12 septembre 1833, Louis Philippe autorisa le sieur Joseph Coupé-Legentil, demeurant à Cambrai, à établir à Thun un moulin à broyer la graine de moutarde. Modernisé avec l’installation de la vapeur en 1839, il expédiait sa production dans toute la France (cessation d'activité avec la Grande Guerre).

Tordoir de Montay, dans le Cambrésis
Tordoir de Montay, dans le Cambrésis

L’huile est un produit phare du début du XIX° siècle. Le Nord-Pas-de-Calais est une grande région productrice d’huile - huile alimentaire ou huile pour les lampes -, qui résulte de la transformation des oeillettes, de la cameline et du colza. L’apogée se situe dans les années 1830 : la région était alors couverte de moulins à huile. Il reste peu de traces de cette production. A côté des deux grands centres lillois et artésien, le Cambrésis, terre de culture des oléagineux au XVIII° siècle, s’inscrivait aussi dans cette activité. Dès le début du XVIIIe siècle, les moulins à huile y connaissent une certaine expansion. En 1786, il y a 16 tordoirs mus par le vent et 7 mus par l’eau. En 1825, 25 tordoirs produisent 120 hectolitres par an. Le blocus maritime avait empêché l’importantion des huiles de poisson et de graines de Russie. Les productions d’huile d’olive étaient médiocres et frappées d'un fort coût de transport. Tout cela favorisa la consommation d’huile de colza. En 1854, il y a 46 tordoirs dans le Cambrésis. Le déclin commence à fin du XIXe siècle. En 1926, il reste une fabrique d'huile à Cambrai et cinq dans le Cambrésis. En 1955, ne demeure que le tordoir de Marcoing. Les raisons de ce déclin ? La culture répétitive du colza a épuisé les terres et les rendements ont diminué. La colonisation et les importations d’huiles d’outre-mer à des prix inférieurs et l’extension de l’éclairage au gaz ont provoqué une contraction du marché. Dès la fin du XIXe siècle, les hectares de colza et d’œillette disparaissent quasiment des statistiques agricoles.

Avec le divorce de la production de l'huile et de l'agriculture régionale, la manufacture de l'huile recourt à l'importation de matières premières. Les Huileries Georges Lesieur sont fondées en 1908 à Coudekerque, près de Dunkerque (grand port arachidier français, avec Marseille et Bordeaux) : elles emploient 300 ouvriers, produisent 9 000 tonnes d’huile par an (dont la moitié est comestible) et exporte le tiers de sa production. Lesieur travaille avec des graines importées (arachide). La maison Lesieur innove dans les années 1920 en inventant la vente d'huile en bouteille de verre capsulée (auparavant, le client apportait son propre récipient). Mais c'est une autre histoire...

La sucrerie

Crespel-Delisse, inventeur du sucre betteravier
Crespel-Delisse, inventeur du sucre betteravier

Au XVIII° siècle, les raffineries de sucre de canne fonctionnaient près des grands ports français - aucune dans le Cambrésis. Le procédé d'épuration et de cristallisation du sucre de betterave est mis au point par le Lillois Louis-François-Xavier Crespel–Dellisse (le « Premier sucrier d'Europe »,1789-1865). Avec le blocus maritime, Napoléon accorde 500 licences de fabrication pour le « sucre indigène », c'est-à-dire le sucre de betterave. 14 licences concernent le Nord, et 2 le Cambrésis. Bientôt, la nouvelle culture se diffuse dans le Nord et le Bas-Rhin. Dans le Nord, il est prévu d’emblaver 4 000 ha en betteraves sucrières, ce qui suscite des réticences de la part des agriculteurs, et seulement 1 800 ha le sont. Dans le Cambrésis, seulement 60 ha se couvrent de betteraves sur les 200 prévus. Le Cambrésis devient pourtant la zone d’implantation privilégiée des sucreries. Le milieu naturel n’est pas une explication suffisante, puisque cette évolution n'apparait vraiment que dans la seconde moitié du XIXe siècle. En 1840, l’arrondissement de Cambrai se situe encore derrière ceux de Lille et de Valenciennes. Même le Douaisis et le bassin houiller ont plus rapidement profité du développement de l’industrie sucrière avant le Cambrésis, dont le tissu économique demeurait marqué par une structure artisanale.

Entrée principale de la sucrerie d'Escaudoeuvres
Entrée principale de la sucrerie d'Escaudoeuvres

Mais l’industrie textile génère un surplus de main d’œuvre et produit un prolétariat pour lequel le travail des champs constitue un appoint indispensable. Or la betterave est une culture qui requiert une grande quantité de travail... Le Cambrésis devient ainsi la zone betteravière et donc sucrière du Nord. Les premières sucreries sont souvent annexées à des exploitations agricoles, et doublées d’une distillerie. La concentration et l’augmentation de la productivité ne cessent tout au long du XIXe et du XXe siècles. En 1908, il reste 13 sucreries dans le Cambrésis et 7 râperies qui produisent 55 800 tonnes de sucre en 1913. En 1956, six des onze sucreries du Nord se situent dans le Cambrésis, et deux sur sont limitrophes, à Abscon et à Solesmes. La célèbre sucrerie d’Escaudoeuvre est le fleuron de cette activité. Sa centrale possède une gare d’eau, reliée à l’Escaut par un port fluvial attenant à la cour de la sucrerie. Elle est desservie par le réseau routier, possède un parc automobile, et est relié au réseau ferroviaire. Elle possède un four à chaux, une cité ouvrière, sept fermes cultivant 1 200 hectares, 500 ouvriers permanents et 1 500 saisonniers. Elle a profité de la mise en place des râperies. Cette invention suivant un procédé de 1867 de l'ingénieur Linard a été installée pour la première fois à Montcornet dans l'Aisne et a entraîné une transformation du paysage betteravier après 1869. Les râperies envoient les cossettes par canalisation dans un lait de chaux ; elles évitent ainsi des frais de transport onéreux. Une râperie comprend des laveurs, des bascules, des coupe-racines, des presses à cossettes. En moyenne, trois ou quatre râperies alimentent une sucrerie mais les plus grandes usines comme celle d'Escaudœuvres s'entourent d'un réseau plus étendu. 

André Gilberte arrivé à Cambrai en 1906 pour prendre les fonctions d’ingénieur de la sucrerie. Il en fut le PDG des années trente à 1961 ; lui succèda Pierre Hannebelle son gendre, puis le fils de ce dernier, Jean-Pierre, de 1986 à 1996. Après une période de modernisation, la sucrerie entre dans le giron de Béghin Say, avant d’appartenir au groupe Teréos.

 

 

La question des gênes occasionnées par les camions, ou par l'odeur, durant les campagnes betteravières revient régulièrement. Ces plaintes ne datent pas d'hier. Une lettre de 1813 fait état des griefs retenus contre une sucrerie sise à Arras. Le plaignant dont la maison jouxte la sucrerie « expose que cette usine cause de grands dommages à cette maison ; tels que de remplir la cour d’une fumée épaisse qui dépose de la suie sur le pavé et sur les voitures dans les remises, une odeur d’évaporation extrêmement incommode qui se fait constamment sentir lorsque l’usine du sieur Ledru est en activité, un bruit insupportable de râpes qui trouble le repos des habitants de cette maison et épouvante les chevaux dans l’écurie, une humidité considérable au mur des salles ou des greniers qui corrompt les fourrages. »4 Le sieur Ledru est condamné à éloigner de cette habitation les chaudières et les râpes. Les particuliers ont l’obligation, par une loi du 21 mai 1836, de réparer les dégâts qu’ils causent sur les chemins vicinaux par le passage de voitures chargées de matériaux ou marchandises. Ils doivent remédier aux dommages en empierrant ou en payant une somme déterminée par tonne-kilométrique. Le taux de la taxe est de 0F05 à 0F10. Les plaintes continuent aujourd’hui.

La chicorée

La chicorée est la concurrente directe de la betterave dans les cultures. Elle fait son arrivée à Onnaing en 1799. Puis, comme la betterave, elle profite du blocus napoléonien (1806). Le café, produit en pleine expansion depuis le XVIIIe siècle, n’arrive plus dans les ports. Une première usine s’installe à Cambrai en 1805 ; les ouvriers agricoles ou les ouvriers d’usine vont travailler avec leur gourde de chicorée.. En 1892, la Flandre maritime, le Valenciennois et le Cambrésis fournissent 80%.de la production française. La conquête d’un marché national a été permise par le chemin de fer (vers 1850). Les fabriques du Cambrésis multiplient les brevets. En 1913, l’arrondissement de Cambrai compte treize manufactures (à Awoingt, St Olle, Neuville-St Rémy, dans le petit village de Beaumont avec Ratte/ Ratte-Clara) torréfient encore 60% de la production française ; Cambrai est la capitale de ce secteur économique. On torréfie, concasse et empaquette, ce qui requiert de l'outillage (et contribue donc à la santé régionale de l'industrie métallurgique). En 1908, la maison Casiez-Bourgeois emploie 150 ouvriers et ouvrières, produit 3000 tonnes par an et possède une peupleraie à Mortagne du Nord, une scierie mécanique et une sécherie à Iwuy. Les producteurs se partagent le marché. Arlatte commercialise dans l’Est, Black vers la Bretagne, Cardon et sa Boulangère vers le sud, Marseille et la Corse... L'utilisation fréquente du mot Moka dans appellations fâche les industriels du café. Une décision de justice interdit ce nom pour la chicorée en 1908.

chicorée cambrai industrie agro-alimentaire
L'usine Protée-Delatre

Alors que le café et le chocolat se démocratisent, la chicorée choisit de communiquer sur le thème de la santé (cf la stratégie, de nos jours, de la margarine et des omégas). Certains producteurs se diversifient : en 1850, une fabrique de chicorée s’installe à Neuville St Remy, sur la route d'Arras ; dès 1884 elle se lance dans le chocolat. L'usine cesse de produire de la chicorée en 1972 avant de fermer en 1981.

 

La maison Leroux

Les années 1930 marquent un premier déclin de la chicorée, malgré la reconstruction de l’après-guerre. A cette date, la marque Leroux demeure encore peu connue dans la région, où chaque ville moyenne recèle sa propre usine de chicorée. La loi impose l’approvisionnement en cossettes d’origine française ; or les industriels du Cambrésis souffrent de leur éloignement géographique. Basé à Orchies, Leroux, à la tête d'une société à responsabilité limitée depuis 1927, rachète la puissante maison cambrésienne Casiez-Bourgeois en 1932. Sa politique commerciale explique en partie son succès. Leroux investit dans la réclame et prête attention aux relations avec la clientèle en distribuant des cadeaux aux enfants, en récompensant les ménagères qui ont collecté un grand nombre de bons sur les paquets de chicorée. Leroux est pionnier dans la réclame à la radio ; il a aussi innové en utilisant les boîtes métalliques (il suit en cela les Anglais qui dominent la révolution de l’emballage ; ces derniers ont travaillé en effet le fer blanc dès 1830 pour conditionner les denrées alimentaires et en 1880 est apparue la boîte de conserve). L’entreprise Leroux rachète en 1967 la dernière chicoraterie cambrésienne, Protez-Delatre.

Les brasseries

Dans le domaine de la brasserie aussi, la Révolution suscite un contexte favorable : en 1791, des taxes sont supprimées et ce jusqu’en 1804. La production est très éclatée : une multitude de petits établissement quadrillent le territoire. Le Cambrésis compte 90 brasseries en 1789 et 172 en 1803. C’est une activité pourtant très ancienne. A Cambrai même, on retrouve mention d’une brasserie en 1220. Il y en aurait douze au XVIe siècle, vingt-sept au XVIIIe siècle. La production est écoulée dans les estaminets. Ils sont au nombre de 1357 pour les 121 communes de l’arrondissement. Sept brasseries se trouvent dans la ville de Cambrai ; en 1939, il n’en reste que quatre et la dernière a fermé en 1975. Il s'agit de la brasserie Saint-Georges, « la brasserie du XXe siècle », fondée en 1903 rue Saint-Ladre avec notamment les bières blondes Primus et Senator et la brune Archi-Porter

La distillerie

Il n’y en a aucune distillerie à Cambrai en 1789 ; il y en a cinq en 1803. Sous l'Empire, les droits sur les boissons sont rétablis. En 1812 la distillerie Batistine est fondée 95 Boulevard de la liberté. Elle fabrique la liqueur Batistine, une liqueur de menthe poivrée d’angélique, de carvi et de badiane. Elle commercialise aussi d’autres liqueurs disparues, telles que l’Amer Camberlot et la Cambralaine. Elle se transforme ensuite en Société anonyme des distilleries du nord, les établissements Dinor, en 1928 et fabrique liqueurs, spiritueux, fruits à l’eau de vie, sirop de sucre avant de fermer en 1995. Elle était une des plus anciennes de France encore en activité.

La confiserie

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Le magasin du confiseur Afchain

Les maisons Afchain et Depinoy se sont longtemps disputées la paternité de la bêtise, recourant parfois à la voie judiciaire. Selon l'une des versions légendaires, Emile Afchain, apprenti confiseur chez ses parents, aurait fait des erreurs dans la fabrication de bonbons. « Tu es bon à rien, tu as encore fait des bêtises » lui aurait-on dit, avant que les bonbons ratés ne se vendent bien. Selon une autre version, Despinoy aurait eu connaissance de la recette par un ouvrier transfuge. La maison Afchain, avec la marque La Grand-Mère, s’est développée dans un immeuble de quatre étages de l'avenue d'Alsace Lorraine, avec des ateliers place Lefort avant de déménager dans la zone industrielle de Cantimpré en 1968, puis de tomber dans le giron d’un groupe de l’agro-alimentaire. Despinoy, installé autrefois Boulevard Vauban à Cambrai, a repris sa production en 1989 sous l’impulsion de René puis François Campion à Fontaine Notre-Dame. Ces deux maisons produisaient aussi des biscuits Martin Martine, des madeleines, des gaufres, des cakes...

Il n’y a pas qu’à Cambrai qu’une bêtise a donné naissance à une friandise très célèbre. A Lille c’est le carambar. En 1848, à Lille, M. Delespaul crée une affaire de dragées et de bonbons au chocolat à l’enseigne « Au parrain généreux ». La marque Delespaul-Havez date de 1848 et elle doit sa célébrité aux huit enfants qui remplissent leurs bols avec le chocolat qui coule de chaque lettre. L’affaire est cédée par Henri-Victor Delespaul et Emilie Havez, couple sans héritier à MM. Franchomme et Fauchille en 1893. En 1896, la société Delespaul-Havez se dote d’une usine à Marcq-en-Barœul et c’est dans celle-ci qu’est mis au point le carambar dans les années cinquante. Le directeur et le chef de la fabrication ont eu l’idée de mélanger du cacao et du caramel, la machine se serait déréglée et il en serait sorti du caramel mou en barre, un caram’bar. Puis la chocolaterie est rachetée par La Générale Alimentaire, le Carambar est cédé par Danone, ex-BSN...

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Cardon, la chocolaterie de Cambrai

La maque de chocolat Ibled concerne aussi le Cambrésis puisque l’entreprise possédait la chocolaterie Cardon qui existait depuis 1884 à Neuville-Saint-Rémy et avait donné naissance à la chicorée La Boulangère et au chocolat Cardon. A partir de 1824, et durant quatre générations, cette marque contribua à l'agro-alimentaire régional. A l’époque où le chocolat est encore un produit de luxe importé d’Espagne, Christophe Ibled, étudiant en pharmacologie, met au point une recette de chocolat. La maison survit à la Première Guerre mondiale en alimentant l’armée. Le chocolat devient un produit de consommation courante et celui d’Ibled se distribue sous la marque Chocorêve. La production se diversifie ; l’entreprise se développe et rachète la chocolaterie Cardon de Cambrai ; elle acquiert une renommée nationale. Afin de se hisser au niveau international, elle ouvre son capital à un groupe anglais qui devient majoritaire dans le capital de l’entreprise. Mais déjà présente sur le marché français avec Menier et Lanvin, la société Rowntree-Mackintosh décide la fermeture de la chocolaterie Ibled en 1977, lors d’une restructuration. A sa cessation d'activité, l’entreprise de Mondicourt employait environ 300 personnes. Elle était ainsi passée du stade artisanal à une unité de production moderne.

Conclusion

L’industrie agroalimentaire est le premier secteur industriel de l’Union Européenne et elle constitue l’un des fleurons de l’industrie française. Or, au niveau national, il apparaît que le Nord-Pas-de-Calais avec la Bretagne, les Pays de Loire, l’Ile-de-France et Rhône-Alpes appartient au groupe des cinq régions qui pèsent d’un grand poids dans ce secteur en employant plus de 40 % des effectifs salariaux. En matière d'équipements, lors du recensement des pôles relativement importants, le Nord est présent dans les exemples cités aux côtés de la Bretagne avec Quimper et de la région Rhône-Alpes. De même, la revue Le Manager de l’alimentaire, en mars 2005, titre « Le Nord-Pas-de-Calais appuie sur l’accélérateur » et la filière regroupe est forte aujourd’hui de 2 600 entreprises et de 38 000 salariés. Quant au Cambrésis qui a souffert des crises du textile et de la sidérurgie, il se tourne de nouveau vers l'agroalimentaire. Forte de l'implantation de la seule sucrerie du département du Nord et d'une laiterie du groupe Candia, Cambrai a attiré de nouveaux venus : Florette et Fleury Michon, Royal Canin...

 

Le schéma régional de développement économique, dès 2006, a mis en place un pôle d'excellence agroalimentaire régional qui s'articule autour de l'Artois et du Cambrésis. Arras, déjà placée sur la « route de l'agroalimentaire » que constitue la R.N. 39 devient l'épicentre d'un axe Saint-Pol-Cambrai qui pourrait trouver des prolongements vers la Picardie. C'est à Cambrai et Arras que la Région a décidé de confier l'animation de cette structure en 2009. Il s’agit de permettre aux acteurs de cette filière d’optimiser les conditions de leur développement en accroissant la compétitivité internationale, nationale et régionale, en leur offrant une visibilité internationale. Forte de son passé, l’histoire de l’agroalimentaire du Cambrésis continue à s’écrire.

 

Pour en savoir plus...

Allart (Marie-Christine), Les industries agroalimentaires du Nord-Pas-de-Calais aux XIX°-XX° siècles : une histoire occultée, Ed. L’Harmattan, Paris, 2007.

 

Leclercq (Maurice), Cambrésis 1900-2002. Son industrie et son commerce, Nord Patrimoine Editions, 2002.

 

Mollet (Pierre), "Les moulins de Thun", dans Cambrésis Terre d’Histoire (n° 27, 2000).

 

Vincent (Gérard), "Les industries du Cambrésis" dans Cambrésis Terre d’Histoire, "Les sucreries" (n°27, 2000); "Les brasseries" (n° 28, 2000), "Les fabriques de chicorée" (n°29, 2001) et "Les industries alimentaires" (n° 31 2001).

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Commentaires : 1
  • #1

    Auger Mathieu (mercredi, 02 avril 2014 14:40)

    Bonjour, Mon père a vécu à Cambrai jusqu'en 1956. Son père, Elie Auger aurait été, dirigeant ou propriétaire, de la Distillerie du Nord, ou bien le frère de Elie Auger. Si vous aviez des archives, elles pourraient m'aider à connaître une partie de ma famille dont je n'ai pas beaucoup d'informations. Je vous remercie par avance d'une réponse à l'adresse auger.mj@orange.fr
    Cordialement